jeudi 15 mars 2018

Ali Saidi Sief (11), Héros au pays des kangourous

Abdi Youcef affirme que c’est grâce à ses efforts personnels, en tentant de concilier l’impossible équation « travail-entraînement » proposée à un migrant sans ressources en territoire étranger, en se « distinguant dans cette discipline » qu’il s’est « ouvert les portes de la consécration dans un pays où seule la performance compte pour se frayer un chemin dans n’importe quel sport ».  
Par cette phrase anodine, il en profite pour enfoncer le clou, pour montrer son ressentiment vis-à-vis du système fédéral où la performance ne serait pas le critère de sélection. Disons qu’Abdi Youcef n’est pas le seul à le faire, à tenir ce discours qui n’est pas audible en ces hauts lieux de la responsabilité sportive coupés du reste du monde.
Mais, c’est sans doute l’avantage, il est l’unique athlète à avoir réussi une carrière sportive correcte (au niveau mondial s’entend) sans avoir été aidé par la fédération algérienne et les autres instances sportives. En attendant que nous ayons la possibilité de connaître le soutien qu’aurait pu lui apporter celles d’un pays avec lequel le seul lien est un passeport.  
Selon les quelques explications données, cette situation difficile, son « calvaire » (une période au cours de laquelle il a du faire ses preuves) aurait duré deux années. Du point de vue chronologique, il signifie qu’il serait arrivé en Australie en 1998.
Ses efforts, nous dit-il, furent finalement récompensés en lui permettant d’obtenir la nationalité australienne. Il précise que ce fut plus précisément au cours de l’année 2000 (qui est celle de l’organisation des Jeux Olympiques par l’Australie) qu’il acquit sa nouvelle nationalité tout en conservant l’ancienne.
Sous les couleurs du pays auquel il a fait maintenant allégeance, il eut une carrière sportive internationale plus qu’honorable. Il est à mettre en avant qu’il a participé à des compétitions (les Jeux du Commonwealth) qui, sous nos cieux, ont un caractère anecdotique, peu familier, exotique et surtout qui ne marquent pas les palmarès des athlètes algériens et ceux du bassin méditerranéen.
Les Jeux du Commonwealth regroupent les nations appartenant à l’ancien vaste empire britannique. Outre les îles britanniques que l’on connait peu ou prou (Angleterre, Ecosse, Pays de Galles, Irlande et Eire) connaissent la participation des anciennes colonies de la Grande-Bretagne que sont le Canada, les iles de l’Océanie (Australie, Nouvelle-Zélande), les iles des Caraïbes (Jamaïque, Bahamas, Barbade), les nations du sous-continent indien (Inde, Pakistan, Bengladesh, Malaisie) ainsi que celles d’Afrique (Afrique du Sud, Kenya, Tanzanie Namibie, Nigéria, Botswana, Zambie, Zimbabwe, Cameroun, etc.), la planète de l’anglophonie. On constate à la lecture de cette liste incomplète que ces Jeux rassemblent des puissances athlétiques dont la présence dans les palmarès des championnats du monde et des Jeux Olympiques est attestée.
Réputé être un coureur de 3 000 m steeple, Youcef Abdi remporta en 2002 (deux ans après être devenu Australien et certainement deux années de préparation sportive selon les normes remplaçant deux autres années de difficultés) la médaille de bronze du 1 500 m des Jeux du Commonwealth de Manchester (3.37.77). Son record personnel sur la distance est de 3.36.35. Il a été réalisé à deux reprises en 2002 puis 2003.  
Selon l’Australo-amazigh (l’entretien, à la suite de l’évocation de son intégration dans la société australe, est centré dans sa seconde partie sur la question de l’amazighité telle que perçue par un supporter de la JSK installé à l’autre bout du monde, dans un pays arborant les mêmes couleurs que le club mythique de la Kabylie), cette médaille aurait eu une importance historique et symbolique « pour l’athlétisme australien qui n’avait pas réussi un tel exploit quarante ans durant ».

mardi 13 mars 2018

Ali Saidi Sief (10), Galère pour un "sans-papiers"


La jeune génération doit savoir qu’en 1991, après les championnats du monde de Tokyo, certains entraîneurs, parmi les plus influents de la DTN, s’opposèrent, de toutes leurs forces, à ce qu’Abderrahmane Morceli (ou Amar Brahmia) soient récompensés au même titre qu’Amar Bouras ou Ahmed Mahour Bacha.
Le départ à l’étranger d’Abdi Youcef est encore l’objet de discussions passionnées et passionnantes parmi ceux qui le côtoyèrent. Pour certains, Abdi fut (bien avant les judokas et boxeurs qui défrayèrent les  informations sportives nationales) le premier transfuge, au sens propre du terme. Pour d’autres, son exil s’apparenterait à celui d’Abaoub. Un voyage de reconnaissance des lieux et de préparation (tous frais payés par la fédération) suivi par un aller sans retour.
Pour les premiers, il avait été sélectionné pour participer (en compagnie de Miloud Abaoub et d’Ali Saïdi-Sief) aux championnats du monde junior organisés à Sidney en 1996. Il aurait fait défection pendant la compétition et serait resté au pays des kangourous.
Pour les seconds, il aurait concouru pour l’Algérie, serait revenu avec la délégation puis serait reparti. Un jour sans doute, quand il souhaitera vider entièrement son sac, expliquera-t-il, avec plus de précisions qu’il ne l’a fait, ses motivations et la manière dont il s’y est pris.
A propos du départ de Youcef Abdi, des hypothèses émises laissent à penser qu’il aurait pu subir l’influence de son compatriote (légèrement plus âgé) Nabil Adamou qui lui aurait « préparé » le terrain. Ce sauteur en longueur (PB : 7m 98 lorsqu’il revint lui-même, après les jeux olympiques de Sidney, de son exil en Australie) était déjà sur place et aurait servi de guide à la délégation algérienne. Quoiqu’il en soit les conditions véritables dans lesquelles Youcef Abdi s’est lancé dans l’aventure restent à élucider. Attendons que la parole se libère totalement.
Notons que « Kabylie Times » lui consacra, il y a peu, un court article qui n’apporte rien de bien nouveau si ce n’est quelques confirmations sur les difficultés rencontrées. Le coureur kabyle n’est pas entré dans les détails que nous attendions.
On apprend ainsi qu’il avait voulu partir pour « réussir ma carrière » sportive. Il s’était rendu compte « qu’on ne voulait pas me voir réussir en Algérie ». Un discours que l’on ne connait que trop bien, tant il a été ressassé.
On ne connait presque rien des conditions de vie qui furent les siennes. Ce qu’il en dit se résume en quelques lignes par lesquelles il raconte la première partie (qui parait avoir été la plus difficile) de sa vie australienne. Elles suggèrent qu’elles auraient été très proches de celles par lesquelles sont passés les communautés d’émigrants auxquelles il appartient incontestablement.
Les mots utilisés par Abdi Youcef sont à la fois simples et significatifs. En particulier au moment où il confie que pendant une période de deux années, celles qui suivirent son installation, il a «vraiment galéré ». Il ajouta aussi qu’en certaines circonstances il n’avait pas les moyens de payer une chambre d’hôtel et qu’en conséquence il a dû passer des nuits à la belle étoile.
Abdi Youcef n’a pas été prolixe sur ce thème qui n’était pas la préoccupation première, il faut en convenir, du journaliste ayant recueilli ses propos. On apprend cependant que, au cours de cette période, la pratique de l’athlétisme a été presque reléguée au second plan tout en restant le moteur principal de sa motivation.
Il affirme que, même dans les moments les plus durs, il ne pouvait oublier que l’objectif de son aventure était la réussite sportive. Il reconnait également que ce fut dur « de travailler et m’entraîner » pour une raison toute simple connue des migrants illégaux: « je n’avais pas de papiers ».

lundi 12 mars 2018

Ali Saidi Sief (9), Abdi Youcef, le migrant


Sans doute, l’ex-enfant prodige des Aurès a-t-il emprunté la voie des courses aux primes, celle du mercenariat. Nous n’avons pas malheureusement suffisamment d’informations sur cette question pouvant tarauder l’esprit de beaucoup d’observateurs et d’analystes, soucieux de comprendre les raisons de son échec. S’il en existe encore. Bien que nous devions admettre que la course aux cachets soit (pour un athlète dans la situation de Miloud Abaoub) le meilleur moyen d’arrondir les fins des mois difficiles en terre étrangère.
On pourrait raconter à l’envie, certainement sans beaucoup dévoyer la réalité,  la saga de Miloud Abaoub en nous inspirant des récits des jeunes athlètes marocains de demi-fond. Si ce n’est que, par bonheur, pour le coureur algérien la fin soit plus heureuse.
Il parait ne pas avoir son nom cité dans la moisson des faits divers marquant la diaspora marocaine dont de nombreux membres alimentèrent, plus que de raison, la chronique européenne (France, Espagne, Belgique) du dopage amenant à la conclusion, toutefois superficielle et rapide, suivante : la précarité conduit aux dérives éthiques ou dans le meilleur des cas à la stagnation. La prolifération des champions ne doit pas une bonne chose dans l’esprit des responsables.
A ce que l’on sait, après quelques recherches documentaires, c’est que l’aventure sportive française de Miloud Abaoub a tourné court. Ses meilleures performances chronométriques sont restées orphelines.
Après avoir atteint le seuil du niveau mondial de son époque, il fournit la norme à de jeunes coureurs algériens qui firent mieux que la génération précédente (celle des années 80 : Abderrahmane Morceli, Rachid Kram, Amar Brahmia) qui ne put franchir la barre des 3.36 au 1 500 m. A quelques exceptions près, les espoirs algériens du 1 500 m (course devenue emblématique) restèrent longtemps en deçà de 3.32. Jusqu’à l’apparition de Saïdi-Sief puis de Toufik Makhloufi !
Le second « fugueur », fut Youcef Abdi. Au cœur de la décennie 1990 (nous l’avons retenu car il appartient à la même classe d’âge que Miloud Abaoub et Ali Saïdi-Sief), il fut  un coureur. Il l’était déjà en minimes et cadets.
Il est originaire d’Azazga, une localité de cette wilaya de Tizi Ouzou qui commençait, sous l’impulsion des enseignants d’EPS et de jeunes techniciens fraichement émoulus des instituts de formation, à faire bouger les idées reçues sur les places fortes de l’athlétisme algérien. Les spécialistes des courses de demi-fond le voyaient au même niveau chronométrique que Morceli (dont il tutoya les records jeunes) ou plus exactement d’Azzedine Brahmi, médaillé de bronze du 3 000 m steeple des championnats du monde de Tokyo.
Comme tant d’autres athlètes, avant et après lui, il n’était pas dans les petits papiers de la fédération, sur la liste des athlètes devant bénéficier du soutien fédéral. Il faut dire que la voix de Tizi Ouzou ne portait pas jusqu’au stade annexe et que les méthodes de son entraîneur n’étaient pas en phase avec le discours ambiant. On l’accusait alors de « griller » son athlète.
L’autre hypothèse, faisant suite à la polémique signalée ci-dessus, est qu’il était inscrit sur une autre liste, celle de ceux (athlètes entraîneurs) refusant de passer sous la coupe réglée des entraîneurs dits nationaux. Des techniciens appâtés (comme le montreront, au cours des années suivantes, les actes des uns et des autres) par les récompenses et avantages divers qui furent offerts aux entraîneurs de Hassiba Boulmerka et Noureddine Morceli, après leurs titres de champions du monde de 1991.
La motivation par l’argent (la rondelette somme de 1 000 000 de dinars soit environ 100 fois le salaire minimum  de l’époque) et les logements attisent les tentations et clivent les relations.

samedi 10 mars 2018

Ali Saidi Sief (8), Gloire et déclin


Quelques semaines après cette tentative d’émigration clandestine, le tout nouveau champion du monde cadet du 3 000 m battit le record national de la distance en 8.16 à l’occasion des championnats d’Algérie scolaires par équipes d’établissements, organisés alors traditionnellement par la ligue de wilaya des sports scolaires de Constantine, au début du mois de juin de chaque année, depuis 1988.
Quelques mois plus tard, à la rentrée scolaire, Miloud Abaoub partit en respectant les règles de   franchissement des frontières, pour l’Ouest de la France où l’attendait une place en formation professionnelle qu’avait pu lui  obtenir un ancien entraîneur de Prosider Annaba devenu manager ou plutôt un agent d’athlètes au statut mal défini. On dit encore qu’il puisa sans compter dans le vivier des jeunes. Certaines « médisances » laissent même entendre qu’il se serait investi en particulier dans les effectifs scolaires.
En 1996, après deux années passées en Vendée (une province française qui fut, à la fin du 18ème siècle, avec les Chouans, aux idées républicaines et se rangea aux côtés des monarchistes), Abaoub se classa à la première place du championnat de France junior de cross-country. L’été suivant, il conquit la médaille de bronze du 1 500m des championnats du monde junior de Sidney (3.39.37). 
Dans cette finale qui vit le jeune Batnéen tirer brillamment son épingle du jeu, deux noms, qui plus tard seront auréolés de gloire, ressortent. Il s’agit de ceux de son compatriote Ali Saïdi-Sief (7ème en 3.42.12) et du Kenyan Noah Ngeny (8ème  en 3.42.44).
Les années qui suivirent cette finale des championnats du monde juniors de Sidney  furent brillantes pour les  deux adversaires de Miloud Abaoub. Aux championnats du monde de Séville de 1999, le Kenyan sera médaillé d’argent du 1 500 m (3.28.73). Il se classa derrière Hichem El Gueroudj (dont il fut le « pace maker », le meneur d’allure dans les meetings) qu’il devança, une année plus tard,  aux Jeux Olympiques de Sidney (2000). A ces mêmes Jeux Olympiques de Sidney, Ali Saïdi-Sief fut sacré vice-champion olympique du 5 000 m.
En 1998, deux années après les championnats du monde junior, Miloud Abaoub courut le 1 500m en 3.34.37 et le 3 000 m en 7.45.75 (ses records personnels). Cette année-là fut pour lui remarquable. A la fin de l’hiver précédent, il s’était classé à la 26ème  place du cross court des championnats du monde de la discipline.
L’année suivante, en 1999, il fut demi-finaliste (11ème) du 1 500 m des championnats du monde d’athlétisme disputés à Séville (Espagne), juste devant Ali Saïdi-Sief (12ème). Noureddine Morceli, sur le déclin depuis la finale d’Atlanta, abandonna en finale. Séville marqua un tournant de l’athlétisme algérien.
A nouveau, dix années après 1988, à la fin de la décennie dorée, une croisée des chemins se présente pour les meilleurs jeunes coureurs de demi-fond algériens.
Observons que, au début du 21ème siècle, dans le prolongement de ce qu’il advint à Abaoub, Saïdi-Sief et d’autres jeunes brillants jeunes champions, médaillés ou finalistes des championnats du monde juniors ultérieurs, la discipline connait un drôle de destin. Comme Chronos, elle dévore ses meilleurs enfants.
Le récit connu de l’existence et du parcours sportif de Miloud Abaoub est réduit à sa plus simple expression. La seule certitude que nous ayons est qu’à partir de 1999, il est engagé dans une courbe déclinante faite de régressions chronométriques accompagnées par de nombreuses participations à des cross et à des courses sur route.
Le destin de Saïdi-Sief sera quasiment semblable à celui de Toufik Makhloufi, les mêmes entraineurs (Brahmia et Dupont), la même progression prodigieuse. La différence est que des vents contraires entraînent l’un (Saïdi-Sief) vers une carrière sportive incomplètement aboutie et le second (Makhloufi) vers la gloire olympique, leur objectif commun.

jeudi 8 mars 2018

Ali Saidi Sief (7), La comète Miloud Abaoub


La volonté de se tenir éloigné des affaires publiques et sportives (une attitude qui a été aussi celle de nombre de ses prédécesseurs dont beaucoup étaient en outre tenus, en considération de leurs appartenance aux corps constitués, par une forme d’obligation de réserve et d’esprit de corps) a souvent été reproché à Morceli par ceux, de toute appartenance idéologique, qui auraient voulu obtenir ne serait-ce qu’un soutien de pure forme, de façade à leurs actions et déclarations.
Bien que répondant favorablement à toutes les sollicitations à participer aux cérémonies protocolaires en lien avec le sport, il se tient donc à l’écart des instances sportives (fédération d’athlétisme, ministère, comité olympique algérien) usant de tous les moyens pour l’attirer dans leurs girons respectifs.
On peut penser que cette attitude participe de sa réserve naturelle et de l’adage populaire du «  le chat échaudé craint l’eau froide » reposant vraisemblablement d’une réaction reposant sur l’épisode des semaines qui suivirent les Jeux Olympiques de Barcelone qui auront fortement marqué à la fois sa mémoire, son esprit et son comportement vis-à-vis des institutions nationales qui n’avaient pas été en mesure de lui apporter le moindre soutien psychologique alors qu’il était à la fois soumis à un lynchage médiatique des nationalistes et loué par les islamistes.
Nous devons admettre que, dans certains esprits, Noureddine Morceli n’était sans doute pas suffisamment Algérien du moins dans la définition de l’identité nationale qui était la leur et qui fonde l’idée que la majorité des Algériens ont de leurs concitoyens dérogeant aux normes érigées par les forces sociales dominantes.
C’est ce conditionnement que l’on pourrait introduire dans un raisonnement conduisant à disqualifier également ces jeunes athlètes qui ont suivi cette voie en invoquant la trahison et vilipendant ensuite les footballeurs (et autres sportifs) franco-algériens sélectionnés en équipe nationale.
Remarquons que ce mode de pensée (« le compter sur soi »), dans une forme très édulcorée et  malheureusement de moins bonne qualité, deviendra prépondérant au cours de la seconde décennie du 3ème millénaire. Il emporta l’univers athlétique dans une vague lorsqu’interviendra le déclin managérial de l’athlétisme et de ses structures qui elles aussi été habituées aux postures d’assistés inscrites dans la permanence de la doxa nationale.  
Dans le sillage de Morceli, quelques années plus tard, après les JO de Barcelone, de jeunes athlètes - ne faisant pas partie des plans sur la comète concoctés dans les bureaux de la fédération ou postulant (à tort ou à raison) qu’ils ne sont pas intégrés dans la réflexion menant au soutien fédéral - aux prises avec les mêmes contraintes dogmatiques s’imposant à l’ensemble des membres de la société algérienne, subjugués par le mirage véhiculé par le jeune prodige ténésien, lorgnèrent vers ces horizons lointains.
Certains de ces jeunes « aventuriers » trouvèrent refuge sur cette île-continent de l’Océanie chère à l’humoriste Mohamed Fellag, abordable seulement par ce « Babor pour l’Australie » illustrant les mirages d’adolescents désespérés  en quête de repères et d’un sort meilleur que celui proposé par la mère-patrie.
Deux faits divers illustrent les équipées des jeunes athlètes désireux d’un ailleurs plus heureux qui ne le fut pas toujours.
Le premier « fugueur » (jeune qui tenta de trouver une échappatoire  aux contraignantes emprises sportives et sociales) fut Miloud Abaoub, un cadet de Batna. Ce coureur, sur le chemin du retour vers le pays, à l’issue des  championnats du monde scolaires d’athlétisme disputés à Chypre (1994), profita de l’escale de Rome, pour prendre, avec un petit groupe d’athlètes tentés par l’aventure, la poudre d’escampette en prenant le train en direction de la France. Rattrapés avant la frontière par les carabiniers, ils furent remis dans l’avion à destination d’Alger.

mercredi 7 mars 2018

Ali Saidi Sief (6), A la conquête de la gloire


Hassiba Boulmerka est alors un des symboles du sport soutenu par l’Etat. Après sa finale des JO de  Barcelone, elle sera la version algérienne (popularisée par les médias et les « replays » interminables de la télévision Unique) de la « Marianne » de Delacroix, celle que les amoureux des arts picturaux perçoivent entraînant les armées républicano-révolutionnaires françaises à l’assaut des armées royalistes et impériales coalisées. L’ennemi étant ici les groupes terroristes islamistes.
 Sans contestation, elle devint le fleuron sportif de la politique du « tout Etat » sécuritaire, le porte-drapeau  d’un emblème national qui est de moins en moins représentatif d’une Histoire vaillante, d’une Algérie dénigrée par tous y compris ses propres citoyens attérés.
Au contraire de Hassiba Boulmerka, restée dans les girons fédéral et national,  Noureddine Morceli devint le représentant d’une perception philosophique tranchant avec un passé perdurant, avec les principes d’une politique sportive, en place depuis le milieu des années 1970, qui bientôt, après avoir atteint son apogée, se mettra en position géostationnaire, avant de faire connaissance avec la gravité terrestre et chuter comme la pomme de Newton.
Un amer retour à la réalité qui conduisit progressivement vers ce présent dans lequel s’associent les méfaits du népotisme, de l’incompétence, de la déprédation et de la prédation pour s’enfoncer dans les affres de l’endettement.
Le processus de réussite de Morceli (il faut l’admettre en dépit des discours tenus par les partisans d’un récit réécrit à l’aune du révisionnisme sportif) appartint à une vision alors naissante, minoritaire et tenue en laisse, celle du « compter sur soi », qui se met en place.
Cette vision s’oppose à la posture du « tout assistanat » qui fait fureur dans l’ensemble de la société algérienne. Les sportifs ne pouvaient donc en être exempts. Bien au contraire, ils en étaient les meilleurs représentants, ceux qui la symbolisaient le mieux.  
Morceli fut aussi, à sa manière, un de ces pionniers de la conquête du « Nouveau Monde », les Conquistadores en quête de l’Eldorado. Une conquête qui aura pour remake la « Ruée vers l’or » qui fit que le Far West, repoussant toujours plus loin, vers l’Ouest, en territoires amérindiens, les frontières connues, cessa son avancée en arrivant sur les rives  de l’Océan Pacifique.
Pour Noureddine, c’est à quelques encablures des rivages de  cet Océan, à une centaine de kilomètres de Los Angeles, la « Ville des Anges », que débuta réellement l’aventure sportive et son ascension. Il s’est lancé dans une aventure qu’il doit affronter seul, assuré du minimum.
Son exil triomphateur aux Amériques sera, plus tard (après 1991), récupéré essentiellement par ses proches qui formeront une sorte de cour, dans ce qui sera « le groupe Brahmia »ou aussi appelé « groupe Mouloudia ».
La puissance politique, administrative avide de ces exploits indispensables pour l’écriture du récit national historique de l’athlétisme idyllique pris aussi sa part. Dès les lendemains heureux des championnats du monde de Tokyo, il fut inséré dans le giron de la compagnie nationale pétrolière que faillit rejoindre Hassiba Boulmerka.
Il est à remarquer que, en dépit des multiples appels du pied qui lui ont été faits pour rejoindre les rangs, Noureddine Morceli conserva une indépendance intellectuelle et idéologique et surtout une attitude de non-implication et de non-immixtion dans les affaires souvent troubles qui ont agité le mouvement sportif. Cependant, l’enfant d’une fratrie nombreuse, sans doute en contrepartie des divers avantages sociaux (primes, logement, statut de conseiller des sports attribué aux deux champions du monde par décret dérogatoire) octroyés par les représentants de l’Etat, laissa utiliser son image de champion.
A cette époque de gloire naissante, sans en faire part ouvertement, Noureddine était déjà agacé par les exhibitions oratoires et posturales de son manager, Amar Brahmia.  

lundi 5 mars 2018

Ali Saidi Sief (5), L’icône nationale et le harrag


En cette année 1988, Hassiba Boulmerka, tout juste âgée de 20 ans, se fit remarquer après avoir conquis les titres africains du 800 et du 1500 aux Championnats d’Afrique d’Annaba. Puis, elle confirma son entrée dans le monde restreint du niveau mondial lors de sa participation aux Jeux Olympiques de Séoul. Elle échoua cependant à obtenir la qualification aux finales des deux courses sur lesquelles elle avait été engagée (800 m   et 1 500 m).
Noureddine Morceli, quant à lui, plus jeune (18 ans seulement) que Hassiba, après s’être classé   honorablement (9ème) aux championnats du monde junior de cross-country à Auckland (Nouvelle Zélande), il est devenu vice-champion du monde (juniors) à Sudbury (Canada). Cette performance lui vaudra de faire partie de la délégation algérienne qui se rendit à Séoul. Il fit partie du groupe des jeunes athlètes talentueux invités par le CIO à assister aux Jeux Olympiques.    
Au cours des semaines qui suivirent les Jeux Olympiques de Séoul, le statut social de Hassiba changea. De simple « athlète de performance » qu’elle était, elle devint membre à part entière du groupe dit de l’EN, stationnée à demeure à Dely Ibrahim et autres lieux, aux petits soins de la fédération.
Avec, comme cela coule de source, un changement d’entraîneur. Le nouveau coach n’a pas encore fait ses preuves mais, la proximité de ce dernier avec les coulisses de la fédération aidant, elle reçoit les moyens logistiques dont elle ne disposait pas auparavant.
Les conceptions philosophiques de son entraîneur valent à l’athlète d’être visée par des accusations de dopage. La préparation biologique était entrée dans le discours de certains entraîneurs parmi les plus proches de la « fédé ». Pour faire la part des choses, Noureddine Morceli, en raison de ses exploits à répétition, n’échappa pas (plus tard) à des accusations identiques.
Son appartenance à ce groupe d’athlètes de « l’élite nationale » fait qu’elle est appelée, au cours des mois qui suivent, sous l’impulsion de son président de la FAA, à traduire sur le terrain (en attendant la promulgation d’une législation amendant très fortement l’encadrement juridique de la pratique sportive algérienne en lui donnant une orientation moins étatique) toutes les possibilités de marquer les imaginations en disposant des moyens financiers pour ce faire. Nous ne devons pas oublier que déjà s’annonce la crise financière qui conduira au P.A.S (pacte d’ajustement structurel).
Dans le même temps, ce qui deviendra dans le discours économico-politique dominant, « les capitaux marchands de l’Etat », regroupant un portefeuille d’entreprises publiques économiques mises sous la tutelle des fonds de participation, se délestent progressivement de l’ensemble des activités qui ne sont pas en relation directe avec les missions fondamentales des entreprises.
Les premiers dégraissages des EPE, supports financiers du mouvement sportif, concernèrent les ASP dont la pratique à la base du système organique fut fortement impactée. Cette législation sportive a contrario maintint puis accentua le soutien à la gestion étatique du haut et du très haut niveau. L’élite sportive est une arme médiatique mise au service du pouvoir.
Quant à Noureddine Morceli, il prend l’avion (en compagnie de Lotfi Khaida et de Réda Abdenouz) à destination du Riverside Collège, en Californie où l’attend une bourse d’études qui ne doit presque rien au microcosme athlétique national. Ce sont son proche entourage et les amitiés ou relations de son frère Abderrahmane et d’Amar Brahmia au sein  de l’athlétisme international qui facilitèrent le départ.
Nous dirons (en exagérant à peine) que Noureddine Morceli fut le premier « harrag » (brûleur de frontières) médiatiquement connu. Toutefois, à l’inverse des « harragas », Noureddine partit en totale conformité avec les règles du pays qui l’accueillit et formellement avec les règles algériennes de sortie du territoire national.